Comment tu traduirais ça ?(III)

Donc, les difficultés dans la traduction ne relèvent pas forcément de termes techniques ou rares—rares aux yeux du locuteur moyen d’une langue, bien sûr. Si le traducteur dispose du temps nécessaire, il finit par trouver. Comme avec l’exemple donné dans un article précédent, le « fond d’yeux » se dit root (racine) en anglais ; les fourchettes existent dans les deux réalités linguistiques : des ouvriers francophones et anglophones les fabriquant depuis fort longtemps, les deux langues ont naturellement développé des termes pour pouvoir en parler. Les deux réalités linguistiques s’alignent de très près. Le terme de métier, joyau sémantique, se trouve dans un recoin de la langue dans laquelle on traduit ; il suffit de le dénicher.

Les choses se corsent évidemment quand les deux réalités ne sont pas parfaitement alignées, quand un outil (mot, signifié) dans un endroit n’a pas d’équivalent exact dans un autre. Parfois ce décalage se voit dans des termes très simples qui s’emploient tous les jours. Dans The Parrot’s Screech, la contrepartie de cette chronique en langue anglaise, j’ai récemment parlé du supplice que pourrait représenter, pour un traducteur anglophone, un vocable tout aussi simple que « regard ». La fréquence d’utilisation du lexème le rend très pratique, dans la critique d’art, par exemple. On le traduit souvent par gaze, mais ce dernier est moins courant en anglais que son homologue en français, et cela risque d’alourdir une traduction. Le traducteur pourrait recourir à eye (œil), très fréquent dans la langue, et the eye of the viewer ou the viewer’s eye (l’œil du spectateur).

Un autre bel exemple, à mes yeux, se trouve quelques lignes plus haut, à savoir « décalage ». Ah, le nombre de fois où j’ai voulu mettre les pouces ! Pour parler de ce désagréable mal de l’heure qui s’attrape en l’air, à savoir le jetlag, rien de plus simple : un locuteur qui vient de passer un tiers de sa journée dans un avion au-dessus de l’Atlantique n’a qu’à se plaindre du « décalage horaire » et tout francophone comprend de quoi il souffre. Même réalité, même maladie évoquée, bien qu’à regarder de près, on se rende compte que l’on y arrive par deux chemins différents, le substantif lag voulant dire plutôt « retard » en français (il y a aussi le verbe to lag behind = « traîner derrière » ou « être en retard sur »). C’est la cause et l’effet qui sont ciblés en anglais, avion à réaction + retard (du corps), le sentiment désagréable provoqué par le fait de pouvoir enjamber de vastes distances à grande vitesse en jet. Le français semble se satisfaire de ne pointer que la cause, l’heure interne qui ne correspond plus à l’heure externe. Comme le dit Hamlet, the time is out of joint (dans la traduction de François-Victor Hugo, « Notre époque est détraquée », mais plus proche de la tournure originale : le temps présent est sorti de son articulation ; il est déboîté, disloqué, même luxé—un Hamlet francophone eût sûrement trouvé moyen de jouer sur luxation et luxure).

Mais le champ sémantique occupé par « décalage », à la lumière des traductions possibles du mot en anglais, semble du coup assez étendu. Un bon dictionnaire français-anglais en ligne (WordReference.com) nous offre cette liste de termes anglais pour les acceptions du mot français : lag, shear, interval, gap, shift, discrepancy, displacement. La liste nous laisse entrevoir la différence des deux grilles de lecture qu’appliquent les deux langues à une seule et même réalité (et ne nous dit rien sur la richesse ou la pauvreté prétendues de l’une et de l’autre, détrompons-nous tout de suite). Tout récemment, « décalage » m’a donné du fil à retordre dans un écrit sur la pédagogie (qui plus est, le terme revient souvent dans le texte) ; dans cette phrase, par exemple : « Les manuels témoignent davantage d’un décalage entre image documentaire et texte d’auteur », je peux traduire notre terme par gap (qui implique un interstice, une solution de continuité) ou discrepancy (divergence, écart) ; mais au fond, si l’on arrive à faire passer l’idée d’une différence entre ce que nous offrent les images documentaires, d’un côté, et l’écrit, de l’autre, c’est en vain que le traducteur anglophone cherchera à rendre la notion sous-jacente d’un espace A qui est décalé, déplacé, par rapport à un espace B. D’où sa frustration : il voit bien ces sens, mais, à moins d’encombrer sa traduction d’une longue périphrase explicative ou d’un N.d.T., il doit se contenter de retrouver le même point d’arrivée mais en passant par un chemin bien différent.

Pour terminer, un dernier exemple, celui d’une vraie lacune en anglais, qui complique le travail du traducteur. « Aplat » est un terme de gravure et de peinture que l’on peut rencontrer facilement sous la plume d’un critique ou d’un historien de l’art. À parler de Gauguin, de Sérusier, ou de Bernard, de l’École de Pont-Aven et du Pouldu, par exemple, on est inévitablement amené à l’employer. Le Petit Robert le définit ainsi : « Teinte plate appliquée de façon uniforme », et en gravure, « Surface unie donnant à l’impression une teinte uniforme ». Traduisez en anglais l’une ou l’autre de ces deux définitions et vous avez plus ou moins les éléments qui entrent dans la traduction anglaise du terme. L’équivalent en un seul mot n’existe pas en anglais. Ah ! le nombre de fois où j’ai voulu mettre les pouces aussi… et glisser le terme français lui-même dans ma traduction ! Combien le manque d’un « aplat » anglais se faisait sentir ! A la place d’un seul mot en français, les traducteurs anglophones doivent parler de blocks of flat colors, ou de areas of flat, uniform color, ou de uniform areas of flat unmodeled pigment, entre autres tournures. Dans mon gueuloir de traducteur s’entend le plus souvent cette complainte universelle, cri de cœur capable d’attendrir les étoiles et rendu célèbre par Mick Jagger : I can’t get no satisfaction !

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